Robert Brochot, révélateur d’Histoire

Article dans sa version longue. La version allégée est à retrouver sur le magazine municipal « Contacts » couvrant la période d’octobre à décembre 2018.

Dans sa quatre-vingt-dix-septième année, le 16 août dernier, Robert Brochot a discrètement tourné le dos à la belle et, pour partie, périlleuse existence qui fut la sienne, laissant derrière lui, en sourdine, un concert de louanges et de souvenirs, tous tressés de gestes et d’engagements pour sa ville d’Aytré et bien au-delà pour l’histoire de La Rochelle.

Lorsque la famille Brochot s’installe à Aytré, Robert n’a pas 10 ans. C’est là qu’il ancrera définitivement sa vie, mais c’est rue Chaudrier, à La Rochelle, qu’il a son ouvrage de 1934 à 1980. Son œuvre, serait-on tenté d’écrire.

Robert Brochot est laborantin au studio photo/optique Morillon-Serpo. Ginette Binon, sa collègue, Aytrésienne comme lui, se souvient.

C’était lui qui faisait tourner le magasin. Quand on parlait de Morillon, on parlait de Brochot et tous les clients le demandaient.

Simenon fut parmi ceux-là. Mais pas seulement …

Cette fois, il n’a pas 20 ans quand les Allemands débarquent, le 23 juin 1940 et réquisitionnent le laboratoire pour y faire développer leurs clichés.

Le jeune Robert a certainement parfaitement entendu, de la bouche même des Allemands, que sa vie en dépendrait s’il s’avisait de trahir le secret de leurs prises de vue – elles concernent aussi bien les soldats à la plage que les exécutions sommaires de Résistants. Mais en toute jeunesse, inconscient du danger ou du moins prêt à le braver, il décide de tirer un double de chaque photographie qu’il place à l’abri, dans des boîtes, chez ses parents.

Son trésor de guerre fut ainsi longtemps rendu au silence des armoires, sans susciter plus d’intérêt ; jusqu’à ce qu’il en suscite finalement beaucoup, prenant en regard du passé le sens d’un acte de véritable résistance, et participant au travail de mémoire du temps présent. Ce fut notamment le cas à la lumière des commémorations du 50ème anniversaire de la Libération de La Rochelle, cela l’est encore sous forme d’exposition ou dans de nombreuses publications.

Robert Brochot a généreusement légué au Fonds Audiovisuel de recherche (FAR) et aux Archives départementales près de 1000 documents. Ils regroupent ces images allemandes, ainsi que des photographies et des films personnels, révélateurs de ce que fut cet homme : un chercheur inlassable de l’histoire locale et, à travers cet œil-là, un grand témoin de l’Histoire de France.

Brigitte Duprat, bénévole au FAR comme le fut Robert Brochot, et qui souvent l’a accompagné dans les établissements scolaires où il adorait transmettre son épopée et son savoir, parle d’un monsieur très attachant.

Il était la mémoire de La Rochelle. Il venait au FAR tous les après-midi et commentait chaque photo que nous numérisions, c’était précieux car il avait une connaissance parfaite des lieux, des faits et des personnes. On lui offrait toujours un café dans lequel il mettait 4 sucres ! Robert était plein d’humour.

Agir, servir l’histoire, témoigner jusqu’au cœur de documentaires comme ce fut le cas pour Arte dans “Le révélateur“*, tout cela eut aussi un prolongement chez M. Brochot : le désir de servir la cité, la sienne, où il fut élu en 1971.

Pierre Garnier, ancien maire, se souvient.

Nous avons usé nos fonds de culotte, si j’ose dire, sur les bancs du conseil municipal et pour l’avenir d’Aytré. Je l’ai côtoyé plus encore lorsque nous avons voulu écrire un livre sur Aytré en cherchant ce qui faisait la particularité de notre ville. Là-dessus, Robert a toujours été passionné et passionnant jusqu’à la fin de sa vie, marquée par la recherche de l’histoire racontée à travers la petite histoire et les gens. Il a suivi tous les bouleversements d’Aytré et cet intérêt ne l’a jamais quitté. Avec ça, c’était quelqu’un de très modeste et désireux de faire partager.

Cet art du partage des savoirs, Anne Touchon, adjointe à la culture de 2008 à 2014 peut en parler également.

J’ai rencontré Robert parce que je voulais connaître à fond l’histoire d’Aytré et j’ai sympathisé très vite. Avec lui, c’était facile. Il avait une façon de rendre vivantes les choses qu’il racontait et lorsqu’il le faisait ce n’était pas comme une personne âgée qui racontait ses souvenirs, il était immédiatement intéressant pour tout le monde, et toujours avec beaucoup d’humour. C’était un homme curieux, capable aussi de venir voir un spectacle hip hop. Je crois que cette curiosité peut expliquer la longévité. Il était tout le temps enthousiaste, il regardait le passé mais il était tourné vers l’avenir et il était vraiment là, dans notre présent. J’aimais beaucoup Robert.

Le même sentiment restera dans la mémoire de Suzanne Tallard, également maire d’Aytré.

Il a toujours eu cette envie de transmettre, auprès des lycéens, des collégiens, c’était toujours émouvant de voir ce très vieux monsieur capter l’attention de très jeunes gens. Personnellement, il n’a jamais cessé de m’étonner, par ses actes dans sa jeunesse, et plus près de nous après le traumatisme de Xynthia où il a eu sa place au sein de la commission que j’avais créée car il avait une grande connaissance du littoral. C’est lui qui nous a donné la profondeur de l’événement en nous rappelant comment la dune avait été réduite par les activités humaines locales ou par les Allemands durant la guerre. En janvier dernier, il était encore occupé à des recherches sur l’origine du nom d’Aytré. J’étais admirative, c’était un homme extraordinaire et tout ce qu’il avait amassé était précieux.

L’admiration, elle habite justement les jeunes gens. Tout comme Robert Brochot n’avait pas 20 ans lorsque les Allemands réquisitionnèrent son laboratoire, Gabriel Bouyer n’a pas encore 20 ans aujourd’hui. Il est en formation au sein du service des Espaces verts de la Ville, s’intéresse passionnément à l’histoire locale, à la période 1939-45, et pour cela a régulièrement fréquenté Monsieur Brochot ces dernières années. Entre autres anecdotes que Gabriel a recueillies, il raconte ce soir, proche de la fin de la guerre, où Robert, venant d’abaisser la grille du magasin de Photographie et Optique Morillon, fut interpellé par un officier allemand. Celui-ci voulait presto des lunettes de vue, mais Robert, catégorique et obstiné, refusa de rouvrir la grille pour le servir. Encore un geste de refus qui pouvait lui coûter la vie et qui lui coûta immédiatement l’expulsion de La Rochelle… Une petite histoire que rapporte Gabriel avec une vive lumière dans le regard, la même certainement qui brûlait dans celui de Robert Brochot pour éclairer la grande.

Texte : Elian Monteiro

* “Le révélateur“, documentaire de Jules Pottier sur Robert Brochot, son fonds photographique et l’épisode de l’occupation allemande. http://hybridfilms.fr/productions/le-revelateur/
Robert Brochot apparaît également dans le documentaire “Hitler et les forteresses de l’Atlantique “ diffusé en 2016 sur RMC Découverte.

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