Franck Colin, skipper-préparateur | Portrait

4050 milles nautiques en solitaire sur 6.50 m de long, c’est court question rafiot et c’est loin la terre de destination ! Franck Colin a joué son tour à 54 ans en 26 jours, 21h, 22min, 19 secondes qui lui ont ouvert une belle 7è place en proto* au Marin en Martinique.

Comme les 87 autres skippers, il avait quitté La Rochelle le 5 octobre 2019, fait étape à Las Palmas (Canaries) pour repartir à la rencontre des alizés et toucher le ponton de l’arrivée en solitaire, comme il est écrit. Solitaire ? Pas tout à fait. Franck eut un compagnon de mer durant les dernières 48h. Mais ce n’est pas tricher, il s’agissait d’un héron garde-bœufs, plus coutumier des vaches que des dauphins et des marins, un peu distrait sans doute par un fort coup de vent qui l’éloigna de ses prairies. Entre le mât et le cockpit, l’oiseau a partagé la fin de course du skipper et la vedette devant les caméras de France 3. Fin de l’anecdote, début de toute une vie.

C’est un autre drôle d’oiseau qui nous intéresse, pas facile à suivre, car il semble traverser l’existence comme il va sur l’Atlantique, c’est-à-dire vite, très vite. Né au Tchad, Franck passe une jeunesse au Sénégal. A Dakar, il s’inscrit aux après-midis sportifs, découvre la voile et voilà !… L’oiseau Colin a mordu comme un poisson, jamais ne sortira de l’eau.

Planche, optimist, windsurf. On le retrouve en France, il régate du côté de Toulon, passe sous les drapeaux puis gagne l’école de voile de Lorient.

Le hasard a toujours bonne mine pour lui et les rencontres le portent dans le sens du vent. Certainement un effet de sa jovialité aux yeux clairs, d’une main franche et d’un verbe abondant. La deuxième partie de sa jeunesse est encore une suite de rebondissements. A Saint-Gilles-Croix-de-Vie, il trouve à s’embarquer pour la Martinique. A peine à terre, quelqu’un lui offre de devenir le skipper d’un 45 pieds (on est loin du 6.50 mais on s’en approche !).

A force de charters et de convoyages, le voici accostant à La Rochelle. Quelques rencontres plus tard, il embauche chez Fountaine. « J’étais marin et j’avais envie de connaître tout ce qui était du domaine de la production ». Le voici en skipper-préparateur, employé à la mise en service des bateaux sur le plateau nautique. Un bon endroit pour sympathiser avec les gars marins qui font la course au large, ou qui en rêvent, et pour rêver avec.

Franck trouve vite sa longueur : ce sera le 6.50. Celui-ci s’appelle « Bon pied-Bon œil » pour quelques courses. En 2005, il décide de construire le sien, achète de la résine et du tissu. Les moules sont à Paimpol, mais c’est dans un hangar de Salles/mer qu’il achèvera son proto, « Tu y passes des heures carrées et tu sens la résine en te couchant ». La mise à l’eau a lieu en 2006, « On casse, on reconstruit et en 2009 c’est le départ de la première Mini. C’est l’école de la course au large. Tu navigues en écoutant ce que te disent le bateau et les conditions et tu essaies de dormir 4 heures par 24h pour garder l’esprit clair et ne pas voir des chauve-souris. Tu fais corps avec le bateau, il est le prolongement de toi ».

Ce qu’aime Franck, dans cette mini catégorie en proto, c’est qu’ « il ne s’agit pas seulement d’une course. C’est la première fois de beaucoup de gens, il y a des médecins, des chômeurs, des expériences de vie et l’on apprend à vivre la solitude et l’humilité. C’est très riche au niveau des rencontres, c’est l’origine même de la course, la catégorie des Géo Trouvetou. Tous les coureurs au large sont passés par là ».

Le proto a sa technicité, mais sur l’eau, c’est le bonhomme qui fait la différence. En 2009, Franck a terminé 16ème ; 10 ans après, cette fois sur son « Barra » (il fut aussi celui d’Arthur Léopold Léger), également construit « en amateur », il prend la 7ème place. Elle est le résultat d’un fou de mer et d’un peu de mécénat, de 8 mois de congés sans solde, de bricolage, de système D, du coup de main des copains, d’amitié beaucoup contre zéro sponsor. « C’est un projet humain, de petits chantiers. J’adore la vie au large et vivre la mer, l’aventure ». Paroles d’oiseau.

*Le prototype est l’essence même de la Mini-transat, exemplaire unique d’un bateau contrairement aux bateaux de série, il est le laboratoire des innovations de la course au large.